Adapter L’Odyssée est un défi. Et pourtant, l’oeuvre d’Homère semble entretenir un lien spécial avec le cinéma puisque déjà en 1905, George Méliès lui rendait hommage avec L’Île de Calypso. Cent-vingt ans, la parole, la couleur et pas mal d’autres adaptations plus tard, c’est au tour de Christopher Nolan de mettre en scène le périple d’Ulysse. Et Nolan voit les choses en grand pour son premier film fantastique puisqu’il le tourne exclusivement avec des caméras IMAX. Un format pellicule de 70mm rare, coûteux et contraignant mais qui remet la pellicule - délaissée depuis l’arrivée du numérique - au centre des débats cinéphiles.
Image tirée du film Calypso de 1905 par George Méliès
La nouvelle d’un film tourné intégralement en IMAX a beaucoup agité les connaisseurs. Vous avez surement vu des comparatifs de format entre la diffusion en salles classiques et celle en salles IMAX équipées pour le 70mm. Mais ces salles spécialisées sont très rares : seulement une trentaine dans le monde entier. Et si une salle a spécialement ouvert pour L’Odyssée à Montpellier, c’est à Bruxelles que nous nous sommes rendus pour voir le film dans les conditions de projection pour lesquelles il a été créé.
Le résultat est saisissant par sa matérialité et son immersion. La pellicule 70mm offre à la fois une grande qualité à l’image et la vulnérabilité du grain et des éventuelles poussières sur la pellicule. Elle permet aussi un travail très particulier des couleurs avec un étalonnage sombre et contrasté. Et, évidemment, le format de l’écran IMAX change totalement la perception du film et de son gigantisme. Ulysse perdu dans le désert de l’image. La carrure imposante d’Agamemnon qui domine le cadre. L’horreur des rencontres d’Ulysse. Les ravages de Troie. Pénélope encerclée par les prétendants. En format standard, les enjeux clés de L’Odyssée sont rognés en même temps que l’image et une distance s’établit entre le récit et le spectateur. Les séquences majeures du film sont amoindries et ses défauts sont surlignés.

35mm : Ulysse au centre de l’image, en position de force face à
des Lestrygons presque fantomatiques.
70mm : Ulysse dominé par les Lestrygons menaçants, en position
de fuite. Ce format permet de voir le placement de ses jambes et la
tête des antagonistes.
Mais cette matérialité de la pellicule a un prix. Sur le tournage,
la caméra IMAX est très contraignante face aux caméras numériques
devenues maîtresses des plateaux. Elle est bruyante donc équipée
d’un caisson isolateur, ce qui augmente encore plus sa carrure
imposante. Peu maniable, elle pose un réel problème pour filmer des
plans dynamiques. Sa carrure pose aussi problème pour les dialogues.
Les acteurs ne peuvent pas se voir car la caméra obstrue leur champ
de vision et il est difficile de tourner des gros plans de face.
L’équipe de Nolan, orchestrée par Hoyte van Hoytema - chef
opérateur de Spike Jonze pour Her et collaborateur de Nolan depuis Interstellar – a
mis en place un système de miroir pour se placer de face au plus
proche des personnages, réduisant ce handicap. La caméra
IMAX est aussi peu autonome en pellicule : le nombre de prises
possibles est réduit et les plans ne peuvent pas durer trop
longtemps. Contrairement aux mémoires externes des caméras
numériques, la caméra IMAX a une possibilité de stockage très
limitée et définie par la pellicule.
Image d'une séquence de dialogue utilisant cette technique lors du tournage
Et une fois la pellicule récupérée, comment la monter ? Christopher Nolan n’a lui-même pas directement travaillé sur la pellicule du film. Après le tournage, elle est numérisée et c’est cette copie numérique qu’il a manipulée, coupée, étalonnée etc avec un logiciel de montage qui note les références d’images et les manipulations à effectuer sur la pellicule. Les données sont ensuite envoyées à un laboratoire spécialisé qui monte physiquement la pellicule. Celle-ci sera finalement copiée, numérisée et envoyée à diffuser partout dans le monde.
La dernière contrainte du format IMAX est sa diffusion. Le manque de
salles IMAX 70mm prive la majorité des spectateurs des images
originales du film. Et plutôt que de blâmer le réalisateur de ce
choix de format, il faut plutôt s’en prendre aux grands complexes
de diffusion qui, au lieu d'investir dans le IMAX 70mm, ont préféré
investir dans d’autres salles spéciales - dont on peut questionner
l’utilité - comme le 4DX (sièges mobile, projection d’eau…)
ou le ScreenX (prolongation de l’écran sur les murs des côtés).
Image du système spécialement conçu pour insonoriser la caméra IMAX 70mm
Avec L’Odyssée, Nolan montre que la pellicule n’est pas
un format du passé. Sa qualité visuelle est appréciée et les
projections sont prisées par les cinéphiles qui voyagent parfois
dans un autre pays pour voir le film. Le phénomène médiatique a
aussi permis d’attiser la curiosité d’un public moins habitué
des salles de cinéma et l’amener à se questionner sur le format
physique. La pellicule n’est pas morte et Nolan est le cinéaste
qui lui donne un souffle nouveau. L’Odyssée amorce le grand
retour de la pellicule. En réaction aussi à la
sur-dématérialisation du cinéma et de l’art en général. Un
point de vue que partage Olivier Corvée, projectionniste pellicule
de la Cinémathèque Universitaire - la seule salle de France qui
projette encore quotidiennement des films pellicules, hébergée à
la Sorbonne Nouvelle - que nous avons interrogé pour un documentaire
qui sortira sur notre chaîne Youtube. La pellicule comme le vinyle
possède l’attraction du vintage et se maintient en vie par ces
projections évènement 70mm qui amorcent son retour.
Pellicule de L’Odyssée
chargée sur le projecteur 70mm de Montpellier
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